Nos vies, nos ventres

J’ai conservé mon nom. Pas la première fois, non. La première fois j’ai pris celui de mon mari. Il avait un nom qui voulait dire « crotte de nez » en normand mais je l’ai pris quand même, sans me poser de questions. Maman avait fait comme ça, la maman de ma maman aussi. Je trouvais cela important, à l’époque de prendre le nom de mon mari. Je trouvais que c’était une marque de respect envers lui, je trouvais que c’était la tradition.

Je me disais qu’émettre la possibilité de garder mon nom de jeune fille, c’était émettre la possibilité de divorcer. Je trouvais que c’était mal de penser de cette manière-là. Mon premier fils est né. La question du nom ne s’est pas plus posée, et encore moins à ce moment-là. Nous étions trois, trois à porter un nom qui voulait dire « Crotte de nez ». Nous étions trois et je croyais que c’était comme cela que les choses se faisaient, devaient se faire.

Et puis, il m’a quittée et la question du nom s’est rapidement imposée à moi. Dans les dix minutes qui ont suivi le je ne t’aime plus, je veux divorcer. Je crois avoir repensé à mon nom de jeune fille. Que j’allais le reprendre. Et puis j’ai pensé à mon fils qui portait, porterait le nom de son père. Et puis j’ai pensé à la boîte aux lettres de notre futur logement, à l’étiquette que j’apposerais dessus, avec mon nom et le nom de mon fils, différent du mien, le même que son père.

J’ai pensé que c’était injuste et que ça allait me tordre le ventre tous les jours de ma vie en passant devant cette boîte aux lettres. J’ai pensé que c’était injuste. Injuste pour moi qui l’avais porté et qui allais l’élever maintenant et subitement seule ?

Par chance, au moment où son père a demandé le divorce, une loi sortie d’un chapeau magique m’a permis de faire une adjonction de nom, de mon nom, de l’apposer à celui du nom de naissance de mon fils. Il me fallait pour cela l’autorisation du père.

Par chance, au moment où son père a demandé le divorce, il souhaitait rapidement se débarrasser de nous et a accepté sans sourciller que je fasse effectuer cette petite manipulation. Changer le nom de naissance de mon fils, changer son état civil. Faire passer « Crotte de nez » à « Crotte de nez-Bitouzet ».

©Pixabay/Kranich17

Devant le livret de famille, je regarde encore les mots manuscrits, écrits à la mairie, adjonction de nom, de mon nom, suivant déclaration conjointe, et mes yeux se remplissent de larmes. Devant la nouvelle carte d’identité de mon fils, aussi j’y vois mon nom. Il a deux ans, il est mon fils, il est ma chair et à présent, il est aussi mon nom. Giga fierté !

Quelques années plus tard, un autre homme entre dans ma vie, dans nos vies. Julien. Jule. Il est paysan, attaché à des valeurs archaïques mais potentiellement à l’écoute d’une évolution possible. En même temps, avec une bonne-femme comme moi, vaut mieux. Quelques années plus tard, j’attends de nouveau la vie dans mon ventre. La question du nom ne semble pas se poser pour autant.

Sûre de moi, je manque de faire deux fois la même erreur, histoire d’être bien sûre et certaine que c’en est une.

Quand mon fils, du haut de ses trois pommes écrabouillées me force à réfléchir. Son argument, Si vous vous mariez un jour, vous serez trois à vous appeler « patati patata » et moi, je serai le seul con à m’appeler « Crotte de nez-Bitouzet ».

À la maison, on a le droit de parler comme ça. De dire con, de dire merde, de dire putain. Seules sont interdites les insultes envers les gens, mais jurer ça oui, on peut et même, on doit ! Ça soulage, de jurer, ça fait un bien fou même parfois.

Toujours est-il que ce petit bout de machin a fait naître en moi une série de questionnements. Évidemment qu’à celui du nom du père, j’allais faire apposer le mien. Jule n’a pas sourcillé, du tout, et a même trouvé cela normal.

Montesquieu disait :

J’aime les paysans. Ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers.

Et il avait foutrement raison.

Mon beau-père a mis quelques minutes à comprendre. D’abord il nous a regardés, Jule, puis moi, puis encore Jule, puis encore moi, comme si on avait mis quelque chose d’illégal dans nos nez. Il nous a regardés en réalisant qu’aucun de ses petits enfants ne porterait son nom. Qu’avec un fils unique, sa lignée s’arrêtait là, déjà. Puis il a regardé mon ventre, énorme, prêt à exploser, mon ventre à terme et il a dit qu’il trouvait ça normal. Que c’était même la moindre des choses, en y réfléchissant. Alors ma fille est née et sur le livret de famille, tout de suite, il y a eu d’écrit « Patati Patata Bitouzet ». Extra fierté !

Comme l’avait prédit « Crotte de nez-Bitouzet », nous nous sommes mariés, Jule et moi, et cette fois, la question du nom n’allait sûrement pas se poser. Évidemment que cette fois, j’allais le garder. Évidemment que j’allais même le placer en tout premier ! Alexandra Bitouzet-Patati Patata que j’allais m’appeler ! Quel merdier pour y parvenir et comment on m’a regardée et jugée quand il a fallu que je fasse refaire ma pièce d’identité.

Pico Bogue et Ana Ana / Dominique Roques et Alexis Dormal – 21/01/2015

Je ne vois pas ce que ça change, qu’il soit placé après le nom de votre mari, qu’elle s’est permis de me dire la dame à l’état-civil de la mairie. De quoi je me mêle Gisèle !

Alors c’est un peu long, je vous le concède, quand on remplit les papiers, souvent ça ne rentre pas dans les cases. Ça dépend ça dépasse, comme dirait Katia. Et puis, les enfants me maudissent un peu à chaque rentrée scolaire, mais c’est le prix à payer et je trouve que c’est un prix bon marché pour être honnête. Mon fils n’utilise quasiment plus que le mien et délaisse allègrement celui de son vieux. Méga fierté !

Et puis, le dernier de notre drôle de famille est né, la question ne s’est légalement pas posée puisqu’une fois la démarche effectuée pour le premier enfant, elle doit être appliquée à tous les autres enfants de la fratrie. Du coup, mon petit dernier porte aussi mon nom. Fierté !

Hier soir, alors que joyeusement nous débarrassions la table avec les enfants, j’ai appelé mon aîné « Premier du Nom ». Il n’a pas compris tout de suite alors je lui ai expliqué qu’il était le premier de sa lignée, le premier à s’appeler « Crotte de nez-Bitouzet » Il s’est arrêté, a glissé son assiette dans le compartiment prévu à cet effet dans le lave-vaisselle et fier comme un bar-tabac m’a dit qu’il se sentait fort comme un roi !

Ma fille, attentive et super concernée par ce genre de questionnement, a dit qu’elle imposera à son futur mari, si elle en a un un jour, de garder elle aussi son nom de jeune fille. Même si « Bla-bla-bla-Patati-Patata-Bitouzet » ça va être giga extra méga long à écrire. Tant pis, elle a dit ! Fierté !

©Pixabay/pixel2013

La question du nom, c’est la première injustice dans la vie d’une épouse, d’une mère. Encore plus quand elle essuie un divorce. C’est une manière de faire civilement disparaître les femmes. Les familles des femmes, leurs origines, leurs histoires aussi. C’est aussi leur ôter cette fierté que ressentent les hommes d’avoir des enfants qui portent leur nom, leur fierté d’homme, de mâle viril.

Ce faisant, ils en oublient, ou n’y pensent que si on le leur explique, que les femmes aussi portent en elles des fiertés. Des fiertés légitimes. Des fiertés comme la question du nom, de la lignée, de la filiation et la descendance pour celles qui portent, enfantent, élèvent. Des fiertés qui peuvent les aider à renforcer leurs identités. Des fiertés nécessaires. Impératives. Des fiertés qu’elles peuvent brandir comme des armes. Des fiertés qui les font se sentir plus fortes. Des fiertés qui les font se sentir à leur place.

Alexandra Bitouzet

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1 thought on “Nos vies, nos ventres

  1. D’ailleurs, on ne dit plus « nom de jeune fille », mais « nom de naissance ». Cette appellation touche ainsi tous les genres.

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