La piscine Tournesol de Sens a-t-elle fait son temps ?

Mathieu Bittoun, conseiller municipal a souhaité évoquer la fermeture de la piscine Tournesol lors du Conseil municipal du 9 juillet 2020. Pour lui, « c’est quand même une piscine qui est très adaptée aux familles ». Que représente donc cet établissement ?

Tournesol de Saint-Astier. Extrait de carte postale, éditions René, 1987. Source

La piscine Tournesol est le témoin d’une époque avide de croissance, de concepts mêlant modernité et pragmatisme mais surtout d’industrialisation. Elle est née du projet du gouvernement français d’équiper le pays en piscines après l’échec de l’équipe française aux Jeux Olympiques de 1968, afin de favoriser l’apprentissage de la natation.

Deux concours furent lancés dans le cadre de l’opération « 1000 piscines », pour la conception d’un ouvrage de type industriel pouvant s’ouvrir les jours de beau temps.

« Tournesol, parce qu’elle s’ouvre entièrement au soleil »

M. Juliano, collaborateur de Bernard Shoeller

Plusieurs dossiers furent retenus. En tout, 600 à 700 piscines de type Iris, Plein-Ciel, Plein-Soleil, Caneton furent construites dès le début des années 70. Mais c’est l’architecte Bernard Schoeller qui remporta les deux premières places avec son projet de piscine Tournesol, dans les deux catégories : économique et transformable. La piscine Tournesol est alors entrée dans l’histoire de l’architecture française et fut construite au nombre de 183.

La rénovation du Tournesol de Sens laisse un goût étrangement amer

Depuis son inauguration le 1er août 1977, le Tournesol de Sens a vu un grand nombre de vies sénonaises défiler sous sa célèbre coupole orange décapotable. A l’époque, cet équipement venait compléter l’offre insuffisante de la piscine municipale Pierre Toinot, implantée route de Maillot en 1966.

Mais en 2012, le couperet tombe.

La vétusté de l’établissement ne permet plus de faire honneur à son créateur. Après tout, la durée de vie de ce modèle était estimée à 25 ans tout au plus. Ses portes ferment tout bonnement pour des raisons de sécurité, jusqu’en juin 2015, le temps de sa rénovation. Refaite à neuf et même modernisée, la piscine semble enfin échapper aux affres du temps et de l’obsolescence.

Tournesol de Sens ©TNA Architectes
Tournesol de Sens ©Ville de Sens

C’était évidemment sans compter les nombreuses malfaçons apparues au fil du temps : étanchéité de la structure, traitement et qualité de l’eau, ouverture de la coupole, etc. La mairie a dû mener des négociations longues de 3 ans avec les entreprises chargées de la rénovation au terme desquelles la piscine a pu bénéficier de nouveaux travaux de réfection.

Malgré tout, l’humeur n’est pas au beau fixe. Le problème majeur réside dans la consommation d’eau excessive en raison desdites malfaçons (140L par baigneur, au lieu de 20L, volume exigé). La piscine Tournesol est alimentée par la source d’eau potable de la ville et coûte cher. Tandis que le centre nautique puise son eau directement dans les nappes phréatiques, gratuite donc.

Après des expertises et contre-expertises, l’affaire se déroule à présent devant les tribunaux.

Du point de vue de la Cour des comptes

Les élus estiment que la piscine Pierre Toinot, centre nautique depuis 1997 et intégré à la CAGS depuis peu, est amplement suffisante pour accueillir toute la population. Mais la ville prend surtout en considération l’avis de la Cour des comptes.

Selon l’institution, la piscine Tournesol constitue un modèle obsolète, car inadapté aux nouvelles attentes du public. La chambre régionale de la cour des comptes de Bourgogne-Franche-Comté précise dans son rapport de 2018, une baisse de sa fréquentation de 23% entre 2011 et 2016. D’ailleurs, aucune étude des besoins de la population n’aurait été réalisée en amont de sa rénovation. Les recettes ne parviennent pas à compenser les coûts de fonctionnement. La piscine est très onéreuse et même déficitaire. Dès lors, des économies ont été exigées.

Le bonheur de ses fidèles baigneurs a donc tourné court en 2019 puisque la piscine a fermé ses portes pendant toute la période estivale, puis tous les week-ends de l’année à compter du mois de septembre.

Encore ouverte aux scolaires, le Tournesol continue néanmoins à remplir ses objectifs originels, à savoir : apprendre à nager aux enfants.

Le Tournesol est avant tout un trésor du patrimoine national

L’existence de la piscine Tournesol de Sens semble être une hérésie, financièrement, pour la Cour des comptes, une malédiction pour la municipalité, le poids mort d’une commune, un vaisseau spatial qui aurait dû finir dans la zone 51, le boulet de service en somme. Elle fait aujourd’hui partie de la petite centaine de survivantes, beaucoup ayant été laissées à l’abandon.

Pour autant, la piscine Tournesol participe de la richesse patrimoniale et semble avoir de beaux jours devant elle.

Les sœurs de l’établissement sénonais font de plus en plus l’objet d’une réhabilitation et sont, au contraire, la fierté des communes et de leurs habitants : Le Mans (Sarthe), Les-Abrets-en-Dauphiné (Isère), Lingolsheim (Bas-Rhin), Petit Quevilly (Seine-Maritime) ou encore Tarbes (Hautes-Pyrénées).

Photo ©TF1 / Reportage : Elles retrouvent une seconde jeunesse

L’entreprise Axcial Composites, filiale de Solutions Composites spécialisée dans le moulage en matériaux composites, prend une part active dans sa défense. La société avait soigneusement conservé les moulages du Tournesol. Elle dédie même depuis quelques semaines un bâtiment à sa fabrication et a recruté spécialement pour l’occasion.

Cet engouement pour cette drôle de bulle prend sa source dans un certain attachement nourri par moult souvenirs de jeunesse soit 35 années de bronzette, de détente, de rires, de sauts périlleux et de plongeons avisés. Mais il naît aussi de la conscience des dirigeants des municipalités qui font le choix de la conserver de posséder un véritable trésor architectural.

Certes, cet édifice ne bénéficie pas d’une protection particulière dans la mesure où il n’est pas inscrit ou classé aux monuments historiques. Néanmoins, il fut labellisé « Patrimoine du 20ème siècle » le 16 novembre 2006 par la CRPS (Commission régionale du patrimoine et des sites).

Ce titre, créé en 1999 par le ministère de la Culture, a pour visée d’attirer l’attention des décideurs et du public sur l’importance de transmettre aux générations futures des réalisations dont la conception présente un réel intérêt architectural et urbain et d’encourager ainsi leur sauvegarde.

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