Je pense donc je fuis ou les prétentions cartésiennes

Le Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse définit ainsi le Programme de philosophie de terminale générale :

Il est affiché en préambule que […] l’enseignement de la philosophie a pour but de former le jugement critique des élèves et de les instruire par l’acquisition d’une culture philosophique initiale. Louable finalité bornée (enserrée de bornes) et aseptisée qui, nécessairement, désincarne les acteurs qu’elle avalise comme philosophes.

A l’heure où l’on déboulonne les statues d’une époque révolue aux valeurs abolies que le temps n’avait outragé que de sa patine permettez que je secoue le piédestal en forme de lit de ce bouffi de certitude qu’est Descartes. Un Descartes affirmatif qui réussit l’exploit de se faire passer pour chantre du doute permanent.

Ainsi cinq siècles après l’élévation des premières cathédrales gothiques, au moins trente-cinq siècles après l’élévation des pyramides, quelques centaines de milliers d’année après son avènement, l’homme allait enfin apprendre à réfléchir grâce à ce type qui ne quittait jamais son lit avant onze heures du mat. Réfléchir minusculement soit, mais avec méthode, à pas comptés mais certains, en écartant définitivement le risque que le pied droit ou le gauche s’enfonce dans la mystifiante merde de l’erreur.

Et si c’étaient les déséquilibres de Descartes qui nous font dire de lui que c’est un génie ?

Dans un Cahier de Sciences et Vie – Octobre 2018 – dévolu à 9 génies, plus Descartes, la journaliste Pascale Desclos lui consacre un article « Sans l’ombre d’un doute ». De sa naissance à sa mort, neuf repères temporels y sont spécifiés, dont une expérience métaphysique en Novembre 1619 qui le déterminera à entrer en philosophie ; de quelle nature fut cet événement ? Il nous suffit, sans connaissances particulières, mais avec ce simple bon sens dont il nous reconnaît tous pourvus de reconsidérer la genèse de son Discours de la Méthode qui en est l’aboutissement.

La journée du 10 Novembre 1619 marque un point culminant

Ce jour-là, Descartes « demeurait tout le jour enfermé seul dans un poêle (NDLR chambre chauffée), où il avait tout le loisir de s’entretenir de ses pensées. » Coupé des autres et du monde il « ne devint hardi que par degrés en passant d’une pensée à une autre, à mesure qu’il sentait augmenter le plaisir que son esprit trouvait dans leur enchaînement« .

Ainsi que le relève son biographe l’abbé Adrien Baillet l’effervescence cérébrale de Descartes atteint alors progressivement un point culminant :  «  jeta son esprit dans de violentes agitations, qui augmentèrent de plus en plus […] Il le fatigua de telle sorte que le feu lui prit au cerveau et qu’il tomba dans une espèce d’enthousiasme« .

L’abbé relève comme rapport de cause à effet que ce « feu au cerveau […] le mit en état de recevoir les impressions des songes et des visions« . Il précise judicieusement, si ce n’est malicieusement « porterait volontiers à croire que M. Descartes aurait bu le soir avant que de se coucher […] Mais il nous assure qu’il avait passé le soir et toute la journée dans une grande sobriété, et qu’il y avait trois mois entiers qu’il n’avait bu de vin ».

Puisque nous connaissons la fin de l’histoire, le fin mot de cette histoire, on voit qu’ainsi Descartes s’enhardi jusqu’à « considérer qu’il ne se trouve point tant de perfection dans les ouvrages (livres etc.)[…] auxquels un seul a travaillé« . Lui en l’occurrence ; ce qui est ensuite confirmé par « La liberté qu’il donnait à son génie, ne rencontrant point d’obstacles […] se résolut une bonne fois de se défaire de toutes les opinions […] l’essentiel de la citation est relativement préservé] Il crut trouver en ce point les moyens de réussir à conduire sa vie beaucoup mieux que s’il ne bâtissait que sur de vieux fondements« .

Tout cela pour aboutir fatalement, compte-tenu de sa misanthropie, à ce « qu’il ne prétendait point réformer autre chose que ses propres pensées et il ne songeait à bâtir que dans un fonds qui fût tout à lui. » – Modestie d’usage.

La nuit agitée qui s’ensuivit fut ponctuée par trois rêves

Depuis cette époque nous ne sommes pas sans ignorer que certains rêves ont valu à leur « auteur » un Prix Nobel (Kekulé, Niels Bohr, Levi Montalcini entre autres éminents esprits scientifiques) qu’en est-il des trois rêves que Descartes fit à la suite de ce jour déterminant où il fut « tout occupé de la pensée d’avoir trouvé ce jour-là les fondements de la science admirable « ? Sont-ils en rapport avec cette ambition ? Sont-ils, peu ou prou, en décalage ? Ces questions se posent puisque Descartes lui-même, ainsi que La Postérité, leur en attribuent sensiblement cette pente principale.

Commençons par le deuxième songe dans cette série car c’est le plus simple à apprécier à l’aune du simple bon sens :

–  » […]La frayeur qu’il en eut le réveilla sur l’heure même et, ayant ouvert les yeux, il aperçut beaucoup d’étincelles de feu répandues par la chambre« . Cher lecteur que vous dicte votre bon sens, ou votre plus animal instinct de survie, lorsque vous « apercevez » un incendie dans votre chambre ? Comme le fit alors Descartes, sans quitter votre couche, clignez des yeux, philosophez, votre salut passera par-là ; n’ayez crainte il a testé cette parade « en cette dernière occasion, il voulut recourir à des raisons prises de la philosophie et il en tira des conclusions favorables pour son esprit, après avoir observé en ouvrant puis en fermant les yeux alternativement« 

Au seuil d’aborder son premier rêve rappelons que son hagiographe soulignait « il s’aperçut bientôt qu’il n’est pas aussi aisé à un homme de se défaire de ses préjugés que de brûler sa maison. Il s’était déjà préparé à ce renoncement dès le sortir du collège« .

Nous venons de voir que philosophiquement ignifugé Descartes n’avait cure des incendies par lui circonscrits en un clin d’œil, ce que nous avons à relever maintenant c’est que « Il s’était déjà préparé à ce renoncement dès le sortir du collège » mais renonce-t-il avec raison lorsque dans le premier de ses trois rêves  » ayant aperçu un collège ouvert sur son chemin, il entra dedans pour y trouver une retraite et un remède à son mal » ?

Laissons cette remarque en suspens ou plutôt interrogeons-nous. Puisque Descartes est apte à tout comprendre ou résoudre par lui-même quel recours pourrait-il trouver dans un établissement où l’on apprend ce que l’on ne connaît pas ? A moins qu’il ne soit pas comme tel, qu’il soit irréaliste sur ce point. . .

Observons la nature de son mal :  » croyant marcher par les rues, il était obligé de se renverser sur le côté gauche pour pouvoir avancer au lieu où il voulait aller, parce qu’il sentait une grande faiblesse au côté droit dont il ne pouvait se soutenir. Étant honteux de marcher de la sorte, il fit un effort pour se redresser […] Mais ce qui le surprit d’avantage fut de voir que ceux qui se rassemblaient avec cette personne autour de lui pour s’entretenir étaient droits et fermes sur leurs pieds, quoiqu’il fût toujours courbé et chancelant sur le même terrain« .

Tiens donc ? Dans les rues les personnes qui se rassemblent et s’entretiennent (entre-elles) seraient davantage équilibrées que lui qui « demeurait tout le jour enfermé seul dans un poêle où il avait tout le loisir de s’entretenir de ses pensées. »

De fait l’urbanité figure en bonne place dans ce premier rêve, picorons ce qui y fait référence «  s’étant aperçu qu’il avait passé un homme de sa connaissance sans le saluer[…] lui faire civilité […]une autre personne qui l’appela par son nom en des termes civils et obligeants « . Ne serait-elle pas à opposer à l’ombrageuse misanthropie de Descartes ? 

Les temps – et les melons – ont bien changés. Dans ma jeunesse exempte d’OGM un melon, denrée éminemment périssable, éphémère presque, n’avouait ses qualités que lorsqu’on le dégustait où que, fin connaisseur l’on fût apte, le tapotant et évaluant la puissance de son odeur, à en estimer le mûrissement, désormais tout cela a (bien) changé. Dans sa version actuelle ce fruit est quasiment incorruptible et dur comme pomme tandis qu’avoir le melon a dérivé jusqu’à signifier que l’on a pris la grosse tête, ce dont je soupçonne Descartes ; et justement à propos de melon « Monsieur N. il avait quelque chose à lui donner. M. Descartes s’imagina que c’était un melon qu’on avait apporté de quelque pays étranger.  »

Melon ? et qui plus est apte à supporter les rigueurs d’un long transport, formidable supputation n’est-il pas ? ! Qui a osé chuchoter le mot extravagante . . .

Invité à se prononcer sur la signification de ces trois rêves, prudemment Freud ne se hasarda, par contre, à aucune supputation.

Le troisième rêve en question est plus long. A mon sens on y voit patauger un Descartes dont la science infuse est constamment prise en défaut :
– « sans savoir qui l’y avait mis
– ne sachant d’où il lui était venu
– M. Descartes lui dit qu’il savait ce que c’était
– Il voulut la montrer lui-même à cet homme et il se mit à feuilleter le livre dont il se vantait de connaître parfaitement l’ordre et l’économie. Pendant qu’il cherchait l’endroit, l’homme lui demanda où il avait pris ce livre et M. Descartes lui répondit qu’il ne pouvait lui dire comment il l’avait eu, mais qu’un moment auparavant il en avait manié encore un autre qui venait de disparaître, sans savoir qui le lui avait apporté, ni qui le lui avait repris.
– ne pouvant trouver la pièce
– il dit à cet homme qu’il en connaissait une du même poète encore plus belle que celle-là La personne le pria de la lui montrer et M. Descartes se mettait en devoir de la chercher lorsqu’il
[…] »

On le voit succomber à cette distraction si commune qui nous fait perdre le fil d’une recherche, d’une étude, et nous entraîne jusqu’à négliger notre démarche initiale :
-« se mettait en devoir de la chercher lorsqu’il tomba sur divers petits portraits gravés en taille douce »

La globalité de ce troisième songe est à l’avenant. Descartes est erratique ou fixe son attention sur un point annexe.

Tout rêve lorsqu’il exprime un concept usera d’images. La statuaire procède sensiblement de même lorsqu’elle illustre la Liberté, la Justice à sa façon. J’estime que cette partie onirique met en opposition la sensibilité et « le reste du monde », la poésie figurant l’une et le dictionnaire embrassant/traitant probablement ce reliquat. Par rapport à ce dernier rêve il opère au matin une mise en regard inhabituelle venant de sa part « les poètes, même ceux qui ne font que niaiser (NDLR s’amuser) fussent pleins de sentences plus graves, plus sensées et mieux exprimées que celles qui se trouvent dans les écrits des philosophes « 

J’estime plutôt que ces trois rêves, assez transparents, dégonflent les illusions cartésiennes, mais n’est-ce pas le destin des rêves et de mes avis sur la question que de demeurer incompris ?

Toi qui est en terminale, oublie cet article et surtout n’en parle pas à ton prof de philo, la tranquillité de ton parcours scolaire est en jeu !

Amar Lakhdar



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