Ganjaman Farmer Ou La beuh est l’avenir des culs-terreux

Il y a un an, Alexandra Bitouzet, propriétaire d’une exploitation agricole avec son mari sur le sol Sénonais, dénonçait la situation gravissime des agriculteurs à sa façon. Humour caustique à volonté pour délivrer une sombre réalité toujours d’actualité.

C’est décidé, l’an prochain on fait de l’herbe. De la beuh. De la ganja. Du teuteu. Etcetera. Appelle-ça comme tu veux mais l’an prochain, on fait de l’herbe. Tu vas dire que je couine encore, sur la situation des culs-terreux, que je fais rien que ça, pleurer, chouiner, me lamenter mais viens-y voir comment que ça se passe pour de vrai, passe un été, passe une année et regarde-moi dans les yeux après ça, et dis-moi et redis-moi, ose encore prétendre que j’exagère.

Cette année, ça ne devait pas se passer comme ça. Le temps était clément, sans rire, on y a cru. Tous autant qu’on est, on y a cru. On se disait que cette année, on allait enfin se sortir un peu le cul du tas de fumier dans lequel on était en train de s’enliser. On y a cru. Le temps était clément, je le répète parce que ça faisait des années que le temps n’avait pas été aussi CLE-MENT.

Mais on se disait aussi, attends attends, tant que c’est pô coupé, tant que c’est pô dans la benne, ne nous emballons pô. Puis ça a été coupé. Puis benné. Puis acheminé à la coopérative. Après ça, on s’est barré en vacances, chez tonton et tata, pour la première fois de notre vie, on s’est barré quinze jours en vacances.

Ouais m’sieurs dames, quinze jours qu’il a pris mon cul-terreux. Putain c’était bien. La Bretagne, la pluie, quatorze degrés l’après-midi, une eau à douze degrés, qu’est-ce qu’on a kiffé. On a claqué un peu de pognon, qu’on n’avait pas, mais on s’est dit que la moisson allait tomber, aux alentours du quinze. Du quinze du mois d’août. On s’est dit ça.

Un jour avant de partir, le compresseur de clim’ de la bagnole avait lâché, on avait appris, sur le chemin des vacances, que les réparations s’élevaient à mille-trois cent cinquante euros, minimum. Deux jours avant de partir, j’avais dû faire piquer ma vieille chatte. La dite Mimine, la seule chatte au monde qui répondait Miaou quand on l’appelait Mimine.

Dix-sept ans. Ça n’augurait pas forcément du bon tout ça, mais on est parti quand même. On a juste chargé les bagages et les clébards dans une autre auto, on s’est dit que valait mieux que le compresseur nous lâche ici qu’à quatre cent bornes, sur l’autoroute, la bagnole chargée des bagages, des clébards. La bagnole, chargée de tout ça et de notre impatience d’arriver. On s’est dit tout ça et on s’est cassé vraiment super contents de cette moisson. On devait rentrer au bout d’une petite dizaine de jours, on savait pas trop. On s’est dit qu’on verrait. Et c’est ce qu’on a fait, on a vu.

On est resté un peu plus. Il pleuvait en Bretagne mais toujours pas chez nous. Il ne pleuvait toujours pas pour semer les colzas. C’est là qu’on a commencé à déchanter. C’est là que la joie des dix derniers jours à commencer à retomber comme un putain de soufflet raté. On appelait tous les jours, pour savoir ce que disait le pluviomètre. Un millimètre. Deux allez. Tu veux faire quoi avec deux millimètres. Alors on est resté, rentrer pour quoi faire ?

On a prolongé de quelques jours, le soleil breton apparaissait enfin, la température était montée à dix-neuf, l’eau toujours à douze mais on est rentré quand même. Les colzas ne pouvaient plus attendre.

T’as posé la voiture, je me souviens, t’as posé la voiture après avoir roulé huit heures et t’es parti faire le tour de tes champs. Quand t’es revenu, j’ai vu direct à ta gueule quand ça sentait le pâté en croûte. Moi j’avais commencé à faire tourner les machines. On s’est rien dit. On a mangé. On s’est rien dit. On a fait un tour sur les comptes, l’argent n’arrivait toujours pas. On s’est rien dit du tout, on savait tout ça.

Les jours suivants, t’as semé tes fameux colzas et il n’est toujours pas tombé une foutue goutte de pluie. On était le vingt et le pognon de la moisson ne tombait toujours pas non plus. Rien n’arrivait de tout ce qu’on avait prévu. Nos cartes bleues étaient bloquées, toutes les deux la tienne la mienne, j’osais plus faire de courses de peur de voir paiement refusé.

C’était pas grave, y avait à la ferme des œufs des tomates des courgettes de la salade et du poisson qu’on avait ramené de Bretagne et que tous les matins, avec tonton, t’étais allé pêcher. Des oignons du jardin, de l’ail aussi, de la viande dans le congélateur.

Le compresseur de clim’ qu’on avait fait changer a relâché au bout de deux jours, ou alors il n’a jamais fonctionné, j’en sais rien, mais j’ai dû redéposer la bagnole au garage. J’étais pas fière, j’avais pas payé la facture, j’ai minaudé un truc du genre mon mari passera payer. Le garagiste nous connaît, il a dit qu’y avait pas de problème. Il a gardé la voiture et m’a refilé une C3.

A l’heure où je t’écris, on est le dix-neuf septembre. Il n’a toujours pas plu. Pas une putain de foutue goutte de pluie. Quatre-vingt six départements sont concernés par des mesures de restrictions d’eau, quarante-huit sont en situation de crise. Au journal de treize heures, au journal de vingt heures, on nous parle de Balkany de Mélenchon.

J’ai fini par aller récupérer ma voiture. Fais un chèque, creuser le découvert autorisé de 40 000 euros. Tu veux savoir comment ça marche une exploitation agricole, je vais te le dire. Ça marche comme ça. L’argent que j’ai n’existe pas. Ce sont des courts termes et des découverts autorisés que j’écris en chiffres plutôt qu’en lettres pour que les zéros te pètent bien à la gueule. L’argent est tombé.

Finalement. La coopérative s’est servie parce qu’on lui devait de l’argent. Tout le monde s’est servi parce qu’on leur devait à tous de l’argent et il n’en reste rien.

On attend maintenant l’aide de la PAC. Ça marche comme ça, on attend. On avait attendu aussi pour remplir la cuve à fioul parce qu’un tracteur, pour qu’il roule, faut lui mettre du carburant. Entre temps (sans déconner tu sais que quand ça veut pas ça veut pas) l’attaque des sites pétroliers en Arabie saoudite a fait exploser (ah ah ah, exploser, comme disait Beaumarchais, je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer, la culture m’sieurs dames, la culture) les prix, alors même que la France possède trois mois de réserves et que cela ne justifie pas cette hausse soudaine. Mais bon, on est plus à cela près hein, toi et moi. Du coup, allez, paye ton carburant Ducon.

C’est décidé donc, l’an prochain on arrête le colza. Pour tellement de raison que tu comprendrais pas. Pour tellement de raisons aussi que je n’ai pas envie de t’expliquer, de te tendre la perche et que tu argumentes derrière. Mon mari n’est pas (encore) au bio. Ça ne veut pas dire non plus qu’il a Monsanto tatoué dans le dos mais comme je te vois venir avec tes gros sabots, je t’arrête tout de suite. On passe pas au bio en un claquement de doigts et si tu penses que si, c’est que tu ne sais pas de quoi tu parles. De facto, en restant poli et courtois, s’il te plait, tais-toi. 😊 😉.

Ce matin, on a fait nos comptes, ou plutôt nos décomptes. Grosso modo, pour gagner 14.000 euros, faut faire 100 tonnes de blé. Pour faire 100 tonnes de blé, faut dix hectares. Alors que 4 kilos d’herbes, de teuteu, de ganja, appelle-ça comme tu veux, mais 4 kilos de beuh, c’est 20 000 boules. Putain. 20.000 boules, et encore, partant du principe qu’on vendrait ça 5 euros le gramme parce qu’à ce prix-là, c’est clairement donné. Et 4 kilos c’est quoi, dix-huit pieds. Dix-huit pieds c’est 3m². T’imagines 100 hectares ? Rien à foutre s’il pleut pas. On va devenir les rois de la ganja. Se faire des couilles en or. Racheter la Bretagne et la Côte d’Or (c’est juste pour la rime). Bouffer du homard. Comme De Rugy. On va dormir la nuit. Comme Balkany.

Comment ça c’est pas légalisé ?

Parce que c’est légal ce qu’ils nous font, eux. Hein ? Sans déconner ? C’est permis de traiter les gens comme ça ? De laisser tous les jours un agriculteur se suicider ? Il permet ça, mon pays à moi ? Il autorise les gens qui travaillent, à hisser une corde sur une poutre ? Il autorise des pères de famille à glisser leur tête dans le nœud coulissant et à laisser le reste du corps pendre sous un hangar ? Il arme les fusils de chasse ? Il laisse la foule hurler leur haine du monde agricole, comme si la peine n’était pas assez lourde à supporter ? Comme s’il avait besoin de ça, le monde agricole ? Comme s’il n’était responsable de rien, mon pays à moi ? Des exportations hors de ses frontières, 60 milliards vers les Etats-Unis et la Chine en 2018 ? Tu les as lus, les grands axes de la stratégie du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Attends, je te les donne, histoire qu’on rigole tous ensemble :

Un, contribuer à la construction d’une Union européenne forte, ouverte sur le monde et protégeant ses intérêts.

Deux, accompagner la transition vers des systèmes porteurs de solutions durables.

Trois, renforcer le positionnement à l’international des entreprises françaises, des savoir-faire et de l’expertise publique.

Quatre, participer au renforcement de la gouvernance mondiale des systèmes de production et de consommation en coordonnant l’action du ministère avec l’ensemble des parties prenantes. C’est beau hein tous ces jolis mots alignés, t’as vu. Tu sais pas causer comme ça toi.

Je suis sûre que si je rajoute : Cinq, légaliser la ganja, ce sera la seule phrase que tu comprendras.

Nan sérieux, allez, c’est décidé, l’an prochain on fait de l’herbe. De la beuh. De la ganja. Du teuteu. Etcetera. Appelle-ça comme tu veux mais l’an prochain, on fait de l’herbe.

Tu vas dire que je couine encore, sur la situation des culs-terreux, que je fais rien que ça, pleurer, chouiner, me lamenter mais l’an prochain, si j’ai les yeux rouges, ce sera pas d’avoir trop pleuré. Ah ça non. Ça sera l’herbe, la beuh, appelle-ça comme tu veux. Je serai grave fonsdé dans les champs où jadis on faisait pousser du blé.

J’aurai plus peur de retrouver mon mari au bout d’une corde dans le hangar agricole de la rue du clos terreau. On s’ra ienb. J’m’y vois d’jà. Détendus du slibard. Pépouze du homard. J’dis déjà n’importe quoi. T’as vu. J’m’y crois d’jà. J’pensais pas en arriver là.

Mais comme disait Bob Marley, et je terminerai ce petit billet là-dessus

« Tu ne sais jamais à quel point tu es fort jusqu’au jour où être fort reste la seule option ».

Alexandra Bitouzet

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