Chronique de la violence ordinaire

C’est vendredi. Tu t’es levée en te disant, c’est vendredi. Tu as dit aux enfants que ce soir, on mangerait des crêpes bretonnes. Ils ont fait des « hum » par anticipation. C’est vendredi. Chaque semaine qui se termine est pour toi une bénédiction. Ça te rend triste de vivre comme ça, mais depuis le 14 mars, tu bénis chaque semaine qui prend fin. Surtout parce que Jule va enfin prendre un peu le relais avec Pierre.

C’est vendredi et tu n’en peux plus. Une femme au foyer qui n’en peut plus, c’est inconcevable.

Tu viens de lire Laurent Herrou, sur Remue Net, il y écrit que pour vous, ça n’a aucun sens non plus, un écrivain fatigué. Seuls ont le droit de se plaindre, les gens qui ont un travail, un vrai. Un avec fiche de paie et abattement de 10%. D’ailleurs, souvent quand je dis, je suis fatiguée, on me répond moi c’est pire je travaille. Bon. Soit. Alors je ne suis pas fatiguée.

Je ne cherche plus à expliquer ni me justifier. Avec les gens qui ne savent pas m’entendre, je me contente de parler de la pluie et du beau temps. Par chance, depuis une semaine il flotte, ça fait parfaitement illusion d’une conversation.

C’est vendredi et ce matin, en prenant ton café, tu t’es connectée à facebook. Sur la page, LE LIVRE BLEU, tu as lu que l’interruption volontaire de grossesse s’étendait désormais de douze à quatorze semaines ; tu t’en félicites. Tu aurais voulu y être pour quelque chose mais tu n’y es pour rien et tu t’en félicites quand même.

Dessous l’article, tu lis les commentaires.

Dessous l’article, ton ventre se rétracte. Quelqu’un écrit qu’il faudrait retirer les utérus de toutes les femmes qui avortent. Sauf celles qui sont tombé enceintes suite à un viol. Là c’est pas pareil.

Dessous l’article, une femme demande comment c’est possible à notre époque de tomber enceinte par accident. Tu ris, jaune, tu penses à ta vie.

Dessous l’article, une autre femme dit que c’est un meurtre, « pauvre bb » elle ajoute.

Dessous l’article, une autre femme écrit, « et pourquoi pas 25 aussi » (25 semaines, ndrl), avec un smiley GRRR !

©Pixabay/teetasse 

Dessous l’article, tu n’en peux plus. Ton ventre n’en peut plus, tu ressens une grande et fulgurante envie de chier. Ça te fait comme ça, la colère. Tu te vides par le bas. Tu demandes, en écrivant sous le post, s’il est possible de modérer les propos des utilisateurs. Tu dis que c’est insoutenable et puis, sous chaque commentaire vomitif, tu décides d’écrire, ta gueule.

Tu sais que derrière, tu vas te faire insulter. Mais tu t’en fous. Tu sais que derrière tu vas te faire insulter et ça ne tarde pas d’ailleurs. On te dit d’aller te faire avorter de la bouche. Tu réponds que ça n’a aucun sens. Et puis, tu écris encore, ta gueule. Puis, après avoir tenté de rabattre le caquet à deux ou trois décérébrés du bulbe, tu décides que c’est peine perdue et écris, salut les consanguines, j’ai autre chose à foutre. L’autre, en face, te dit qu’elle t’a bien cassée. Tu la traites de pauvre fille. Et vraiment, tu le penses. Pauvre fille.

Une autre, juge bien sûr, et dit que dieu merci, elle n’a jamais eu à vivre cela, mais elle juge quand même. Moi, une ivg, je sais ce que c’est.

Longtemps j’ai prétendu que même à ma pire ennemie, je ne lui souhaitais pas de vivre ce que j’ai vécu. C’était il y a quinze ans. C’était un enfant désiré, attendu, c’était un bébé qu’on avait fait à deux et que j’ai dû défaire toute seule, comme une grande. Parce que monsieur s’était rétracté finalement. Parce que monsieur, une fois le bébé bien au chaud dans mon ventre, une fois son petit cœur formé, une fois tous les organes en place, une fois que ses mains avaient commencé à bouger, son sexe se former, une fois son système nerveux et ses premiers réflexes en place, monsieur s’était rétracté. Avait fait son sac. Demandé le divorce. Puis s’était cassé.

A lui, on n’avait pourtant fait aucun procès. Ni d’intention ni rien du tout.

Moi, en revanche, je m’en étais pris plein la gueule.

Que ça se faisait pas d’avorter, qu’un couple, c’est cinquante cinquante, que j’avais forcément ma part de responsabilité dans son départ prématuré, sa mère m’avait même dit que c’était bien fait pour moi quand je l’avais appelée pour la supplier de raisonner son fils.

C’était il y a quinze ans et jamais je n’oublierai, ni les larmes, ni les cris, ni l’odeur du sang, ni la douleur, insupportable. Ni le bruit des battements de son petit cœur que l’infirmier, à l’hôpital ce jour-là, m’avait forcée à écouter. Jamais.

Longtemps tu as prétendu que même à ta pire ennemie tu ne souhaitais pas cela et aujourd’hui, tu ne peux plus ni le dire ni le penser. Aujourd’hui, à toutes ces femmes qui jugent, dénoncent, enfoncent, tu leurs souhaites une ivg sanglante. Traumatisante. Comme celle que tu as vécue. En pire. Tu leurs souhaites de se prendre des beignes dans la gueule le soir, que leurs connards de maris les insultent, les humilient, parce que c’est tout ce qu’elles méritent. Et si y a que ça pour leur faire prendre conscience du poids de leurs mots, ils peuvent même sortir le ceinturon. Tu t’en fous.

Tu leurs souhaites une ivg à l’étranger avec un cintre en acier enfoncé dans leur vagin ensanglanté. Il faut que les choses changent. Il le faut. Et si pour cela, il faut exterminer toutes celles et ceux qui pensent que les femmes n’ont pas leur place dans ce monde, tu le feras.

Laurent dit qu’il se sent comme Carol Peletier. Moi, je me sens Michonne. Je me sens un sabre à la main. Je me sens en colère. Je me sens incapable de pardonner à qui m’aura offensée. Je me sens prête à tout pour défendre ma liberté. Laurent avait écrit, et tu avais repris sa phrase en partageant son texte, qu’il fallait

« apprendre à se défendre. Et ce faisant, découvrir qui l’on était vraiment. »

Et celle que je suis vraiment ne pardonne plus. C’est vendredi et le monde va mal. De plus en plus mal. Semaine après semaine. Jour après jour. Tu ne sais pas jusqu’où ça peut aller mais tu crains le pire. Le pire pour les femmes.

Tu voudrais changer les choses. Pour ta fille.

Tu voudrais faire quelque chose, n’importe quoi, t’investir dans un mouvement, une association, n’importe quoi. Pour ta fille. Pour elle.

Ton ventre te fait mal quand tu y penses. Toujours cette envie foudroyante de déféquer. Un jour, elle sera assez grande pour sortir de la maison. Un jour, elle voudra, elle devra voir le monde et s’y confronter. Dans sa chambre, elle a accroché des posters de Michonne. Tu te dis que peut-être, tu vas, vous allez vous initier au sabre. Ensemble. Comme Michonne et Judith.

Elle t’a dit l’autre jour qu’avec une mère comme toi, elle se sentait prête, armée.

©Pixabay/ast25rulos

Avec une mère comme toi, elle savait que tu lui racontais pas la messe, qu’elle n’aurait pas de mauvaises surprises. Qu’elle savait les hommes, déjà. Tu lui avais répondu que malheureusement, tu avais beau tout lui dire, ce n’était pas pour ça que rien ne lui arriverait.

Tu en avais eu mal au ventre, encore, d’avoir à ajouter cela et elle avait répondu qu’elle savait ça aussi. Mais qu’avec une mère comme toi, elle comprenait déjà ce qu’être une femme signifiait. Elle t’avait remerciée d’être celle que tu étais pour elle. Tu crois bien que de toute ta vie, jamais une phrase ne t’avait semblé aussi précieuse que celle-là.

C’est vendredi et ce soir tu vas faire des crêpes bretonnes. Avec du jambon, des œufs frais et du fromage de chèvre.

C’est vendredi et les jours se suivent mais ne se ressemblent plus. Non. Car chaque jour est pire que celui qui le précède.

C’est vendredi et dimanche, enfin, le dernier et tant attendu épisode de la saison 10 de The Walking Dead. Je le veux sanglant, je le veux violent, je le veux incisif et sans appel, déterminant et grandiose et surtout et plus que tout, je veux y voir Michonne debout.

Alexandra Bitouzet

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