C’est un trou de verdure où chante une rivière…

I  – Histoire d’un lavoir sénonais et de ses déboires

Un de nos deux lavoirs, que nous vîmes jusqu’au mitan des années 70 utilisé par de gaillardes sénonaises, fut le théâtre d’un meurtre. S’il est d’usage de laver son linge sale en famille, l’affront, lui, se lave usuellement dans un bain de sang ; de même pour certains « différents commerciaux non assujettis à la TVA » nécessitant de rendre propre de l’argent qui ne l’est pas. Vous verrez comment notre lavoir se révéla parfaitement adapté à cette double fonction de salubrité.

Comme pour la carrière d’Eddy Mitchell tout part de paires de chaussettes. Rappelez-vous c’était il y a 20 ou 25 ans, des SDF avaient établi dans ce discret lavoir leur point de chute. Un jour funeste il y eut dispute au sujet d’un partage de chaussettes dérobées et, sautant sur son cyclomoteur, un homme sans foi s’enfuit laissant derrière lui le cadavre d’un compagnon. Minute de silence. Il fut appréhendé en Basse bourgogne et avoua son forfait, car qui vole une paire de chaussettes entière volera le bas de laine d’une rentière. Une devise policière en est restée :  » on finira par lavoir ».

Puis ce lavoir fut réhabilité et c’est bonheur car, sans être pittoresque, il met une touche de charme dans un cul de sac et parle aux anciens. Notons au passage qu’une autre mise en valeur pourrait/pourra tout autant, pour trois francs six sous, agrémenter ce coin ingrat. Quoi qu’il en soit était-il judicieux de l’affubler d’une gouttière quand l’eau de son toit ne demande qu’à tomber dans le ru qui le longe ? Résultat c’est désormais cette gouttière, jamais curée, qui ne demande qu’à tomber dans ce ru.

Maintenant observez la grille qui barre le ru en question et sécurise . . . Qui sécurise quoi, ainsi bêtement plantée verticalement et qui fait barrage ? En période de débâcle j’ai craint pour un employé téméraire qui luttait contre la force du courant et se risquait à la dégager de ses branchages et détritus. Inclinée, ne serait-elle pas plus efficiente ; en « chasse-neige » ou pare-bisons comme à l’avant des locos de western ?

Par contre le banc est incliné lui, et c’est bêtise, tant à Assise qu’à Pise, nul n’a pareille assise. Ma parole ce lavoir est maudit !

II – C’est un trou de verdure où chante une rivière…

Des aménagements modérément dispendieux à l’échelle de notre sous-préfecture souffrent d’être réalisés et probablement d’être imaginés, dénués qu’ils sont de tout effet vitrine. Si ensemble nous venons de visiter ce lavoir où fut commis un meurtre Dieu fasse que cette mèche que je tente d’allumer ne me rende pas complice d’un tout autre crime dans ces mêmes parages…

Pourquoi cette pusillanime entame me direz-vous ? Ben, c’est qu’il s’agit tout de même de causer d’un bout d’urbanisme, modeste certes, mais qui engage définitivement l’avenir au risque de l’obérer tant les acteurs en charge d’un dossier peuvent avoir l’esprit tortueux.

S’il vint du péché ne pouvait donc être bien né

Quand je vois, par exemple, que l’on est coupable de prolonger une rue Richebourg de belle largeur par ce goulet d’étranglement qu’est la rue Sylvain Dupéchez pourtant libre, à l’époque, de toute contrainte d’urbanisme, j’ai des craintes. Là fut définitivement perdue la possibilité d’une large pénétrante permettant au quartier sud un accès direct et fluide aux promenades. Depuis le sort s’est acharné dans ces parages transformant la paisible et pittoresque rue de Tivoli en parcours de maniabilité pour moniteur d’auto-école en mal de perversion, tandis qu’un cul de sac technocrassique obstrue les derniers décamètres de la rue de Mondereau. Quand un tel degré d’ineptie est atteint, ne rien bouger devient progrès. Pourtant je prends le risque d’envisager des améliorations nécessaires vers le lavoir et plus précisément à l’endroit même où mourut de mort violente une autre personne. Très exactement là ; sans que ce soit là. . . Des chaussettes furent fatales à la première victime, un cache-col à la seconde.

On ne se baigne jamais deux fois dans le même rû

Si, après tout ce sang, beaucoup d’eau a coulé sous le petit pont de la rue Champbertrand il semble malgré tout que la vie s’y soit figée ; pourtant tout change, ce n’est plus l’eau qui alors passa, ce n’est plus non plus ce lieu où la manufacture Rameau trépassa.

III – Rameaux et Rameau

Cette friche industrielle, cette friche tout court, ces arbres à papillons aux rameaux enguirlandés de Parthenocissus quinquefolia (une variété de broussaille) à peine entrevus quand vous circulez dans ces parages masquent une merveille de la nature (quoi qu’intégralement artificielle) : une cascade. Prenez garde que son chant ne vous distraie ! soyez plus vigilants que cette jeune femme qui percuta là une voiture de policiers – on ne choisit pas ses victimes – qui, d’après des témoins, caquetèrent très fort. Mais il y eut plus grave et mort d’homme en cet endroit.

C’était ici que les établissements Rameau utilisant la force motrice de cette chute d’eau usinaient de la coutellerie depuis 1848. C’est ici, à la reprise du travail, que fut retrouvé le corps d’un Paul Rameau le cache-nez happé par les rouages de la turbine motrice qu’il remettait en service.

Depuis trop longtemps cet endroit en déshérence n’est plus qu’un promontoire stérile qui cherche à se faire remarquer de par son intempestive avancée et ne demande qu’à tomber sous le giron municipal, pour espérer, enfin être mis en valeur. Élargir le petit pont, recalibrer la chaussée, reculer la cascade en rapport, trois bancs en promo, deux arbres avec remise sur le troisième et garantie de reprise. . . Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

Toutefois une sourde crainte me taraude :

– voyons Amar, tu sais bien que l’on est à Sens ; ne viendrais-tu pas d’ouvrir ainsi la boîte de Pandore ? (Au singulier, rien à voir avec les caquetants percutés du début de cette narration).

Amar Lakhdar


L’endroit en question

+ Un article sur la coutellerie Rameau
http://leblogdepaulo.eklablog.com/la-coutellerie-rameau-sens-89-a84532200

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