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Pour Jule et pour tous les paysans de France.

Le monde de demain, mais de quel monde de demain parles-tu ? Celui de la distanciation physique, celui des regroupements limités, des attroupements contrôlés ? Celui qui te dira, celui qui te dit déjà, index tendu, vous n’entrerez pas ici sans vous être affublé d’un masque ? FFP2.

Ou. D’un masque en tissu, cousu main, norme AFNOR, trois plis, homologué puis déshomologué, va comprendre pourquoi, même si tout le monde sait pourquoi.

Ou. D’un masque chirurgical jetable. Fléau de l’environnement. Microfibres de polypropylène. Qui à terme finira de remplir les mers et les océans.

 Océan aux abords de Hong Kong.

Après, il faudra trouver de nouvelles solutions pour vider, nettoyer, les mers et les océans. Mais chaque chose en son temps. Deux minutes papillon.

C’est de ce monde-là dont tu veux parler ?

Celui qui envoie les enfants à l’école, par groupes de huit, rangés rang d’oignons puis parsemés dans les cours de récréation, jetés dans des carrés de couleurs tracés à la craie, par terre, remplaçant les marelles ?

Tu parles de ce monde qui ferme les musées mais laisse ouvert les grandes enseignes, les très très grandes enseignes avec leurs très très gros PDG, en télétravail, Berluti sur le bureau ? Celui du Plexiglas partout, dans les restos, dans les bus, chez les coiffeurs, les agents immobiliers, chez les boulangers, les pâtissiers ?

Tu veux parler du monde qui t’enfermera dans une boite transparente quand tu sortiras de chez toi, du monde qui prendra ta température frontale avant de t’y faire entrer ?

Celui où la dernière fois que tu verras ta mère, ça sera dans un congélateur à Rungis, et encore, tu ne la verras pas, tu ne verras qu’une boîte en bois avec son nom écrit dessus et deux dates, naissance et mort, entre les deux, la vie ? Celui dont on ne sait même plus s’il vaut mieux en rire ou en pleurer. Jusqu’à ce que l’on réalise que les larmes comme les postillons sont vecteurs de contamination. Alors même cela, on te l’interdira ; pleurer.

C’est de ce monde-là dont tu veux parler ?

Ou.

Celui des circuits courts, de la solidarité, de tes courses chez le petit maraîcher, celui de l’entraide, celui du fait-main, du made in France, MAY DAY, MAY DAY, n’achetez pas made in China. Celui des achats prioritaires, des dépenses réfléchies, du cadeau d’anniversaire commandé à un petit artisan, du cadeau pensé pour une seule personne et pas pour des milliers. Du cadeau confectionné sans urgence, en prenant le temps, du cadeau qui va à contretemps, qui avance à contre-courant.

Tu veux parler du monde qui se répare, celui où la couche d’ozone panse ses blessures. Celui où retombe enfin de quelques degrés la température. Celui où renagent les dauphins, recourent les daims et rerespirent les humains. Tu veux parler de ce monde-là ?

Celui où tu pourras rester chez toi pour travailler si ton travail te le permet, plutôt que de te déplacer, plutôt que de polluer, plutôt que de tout organiser, plutôt que de payer quelqu’un pour garder tes enfants quand la logique voudrait que tout se passe autrement. Celui où on te fait un peu confiance, où on te laisse avancer travailler à ton rythme tant que le travail est fait, c’est tout ce qui compte.

Celui où ton patron n’est pas un fonctionnaire de police. Celui où on sait reconnaître les emplois utiles à ceux d’ornements. Celui où l’éboueur est plus reconnu qu’un joueur de foot en ligue 1. Celui où l’aide soignant est plus reconnu que n’importe quel big big boss de n’importe quelle big big boîte.

Celui où l’on rend à César ce qui appartient à César.

Celui où l’on remet l’église au milieu du village.

Oui.

Ce monde a existé, cinquante-cinq jours en France, mais existait déjà sauf que tu ne le voyais pas. Ce monde c’est celui du silence et de la solitude. C’est celui de la paysannerie, c’est celui des campagnes. C’est celui dans lequel tu vis depuis des années, presque depuis toujours. C’est celui du système D. Du système ABCD même. Celui où un sou c’est un sou. Celui où la terre est basse pour qui ramasse, celui où la terre est bonne pour qui ordonne.

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Ce monde, c’est celui où tu remplis les silos du blé que tu coupes quand tout le monde, sur la plage, se fait dorer la carcasse. Toi, tu trimes et tu transportes ton colza ton maïs. Tu transportes ton orge et sa barbe dévore ta peau et c’est insupportable avec la chaleur, l’été, mais c’est comme ça, tu le sais, c’est juste une question de jours. Il faut : couper, acheminer, tenir bon si tu veux te faire payer. Après cela, il faudra arracher les betteraves et remplir les sucreries. Leur en mettre plein la gueule, jusqu’à la garde.

Dans ce monde-là, tu rentres le soir chez toi et ton corps est recouvert de terre. Des petites crottes en parsèment ton visage, tes yeux, tes cheveux, tes oreilles en sont pleines. Tu sens, la boue, la pulpe, la merde, le fuel, la bête, donnant tout son sens à ceux qui t’appellent « le cul-terreux ».

Dans ce monde-là, quand tu as achevé ta besogne et que tu t’endors, dans ton lit, le soir, épuisé harassé presque mort d’avoir accompli le travail du juste, quand temporairement on n’a plus besoin de toi, alors tu redeviens le pollueur, le con de paysan, celui qui n’y connaît rien.

Dans ce monde-là, tu es bien trop occupé pour la ramener, tu es bien trop taiseux pour te défendre. Tu es à nouveau l’homme à abattre, celui par qui tous les malheurs arrivent. On oubliera que pendant que tu remplissais les assiettes des français, dans la tienne à toi, y avait rien à bouffer.

En attendant, laisse pisser le mérinos et dors.
Tu l’as bien mérité.

Dans ce monde-là, tu engraisses les lapins que tu manges mais tu ne le dis pas, ne l’avoues pas, car en plus d’être un pollueur, à présent tu es un assassin, un assassin de petits lapins. Toi tu fais ça comme tu fais ton potager, dans un seul but, te nourrir, toi et ta famille. Car dans ce monde-là, malgré l’absence de revenu, les loyers charges dettes factures fournisseurs sont à honorer.

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Dans ce monde-là, tu n’espères pas d’aides. Tu sais qu’on te la faite miroiter juste le temps que tu te tues à la tâche. Tu l’as compris depuis tu n’attends rien. Rien du tout et de personne. Tu fais. Bosse. Tu te tais, fais pas de vagues. Tu sues. Transpires. Tu la fermes et tu bosses. Tu peux sourire ou faire la gueule, on s’en fout, tant que tu bosses.

Alors.

Duquel monde de demain souhaites-tu parler ? Il y en a autant que la vastitude de l’humanité. Moi je te parle de celui que je connais. Celui de la terre. Celui des plaines à perte de vue. Celui des champs de blé pareils à des crinières de chevaux au galop, grâce au vent, l’été.

Ce monde resté figé depuis des années, des dizaines d’années, Peugeot 405 dans la cour de la ferme, pot d’échappement démonté, vestige d’un temps révolu. Celui où l’on cultive en fonction de la lune et où l’on ne récolte pas toujours ce que l’on sème.

Ce monde désuet presque, où l’on prend le temps, où l’on n’a pas d’autres choix que d’attendre, que ça pousse, si l’on veut pouvoir se dégager trois cent cinquante balles maximum par mois et relever un peu la tête de ses croquenots crotteux. Celui où la rentrée d’argent dépend du temps qu’il fait dehors, du temps qu’il fait par-delà les Plexiglas. Celui où la spéculation est coupable de la flambée des prix. Aussi et comme partout. Comme tout le temps. Car tout fout le camp. Le maître mot c’est « économie » et l’argent est le nerf de la guerre. Tout le monde le sait et subit. Personne n’est surpris.

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De fait.

Le monde de demain, celui dont je te parle, c’est à chacun de l’inventer, en son âme et conscience, du moins avec ce qu’il nous reste d’âme et de conscience. C’est à chacun de le créer et c’est à tous d’y participer, pareil, avec les moyens dont on dispose. Mais. On ne saurait faire d’un âne un cheval de course. On ne saurait obliger quelqu’un qui prospère dans le monde d’hier à abandonner ses pratiques, douteuses souvent, pour tendre vers un autre avenir, dans lequel il gagnerait peut-être moins, bien moins, au moins dans un premier temps. Mais dans lequel il y gagnerait, tout court.

Mais tu sais bien que ça, c’est pas demain la veille.

Car pour penser un avenir dans lequel nous ne serons plus, il faut avoir un furieuse envie que ça marche, il faut avoir une furieuse et philanthrope envie que ça marche. Le monde de demain, celui dont je te parle depuis tout à l’heure, le seul que je connaisse, n’est ni plus ni moins que le monde d’hier, avec cette prise de conscience en plus que le progrès et les connaissances utiles doivent être mises en place non pas en pensant profit, argent, rentabilité, prospérité personnelle, mais, bien commun, profit collectif, durabilité des ressources et respect social économique et environnemental.

Le monde de demain, celui dont je te parle, ce sera un affrontement violent, sans précédent peut-être, entre deux sortes de gens :

Ceux qui protègent le vivant.

Ceux qui détruisent le vivant.

Et la seule chose que tu as à faire, dans un premier temps, la seule chose qu’on te demande de faire, c’est de choisir ton camp. Et dis-toi que si tu te poses la question, si avant de choisir et de tendre vers ce camp, cette pensée ne fait ne serait-ce qu’effleurer ton esprit, lequel des deux camps je vais choisir, alors tu fais partie du problème, tu fais partie du monde d’avant. Réfléchis un peu. Tu crois pas ?

Alexandra Bitouzet

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