Accueil > Des femmes doublement humiliées pendant les heures sombres de la Libération

Culture/histoire

Des femmes doublement humiliées pendant les heures sombres de la Libération

Femmes françaises accusées de collaboration et tondues (Paris, été 1944). Bundesarchiv, Bild 146-1971-041-10 / CC-BY-SA 3.0

Publié le 27 août 2021

Le 21 août 1944, les troupes du général Patton arrivent en haut du Chemin Neuf puis entrent dans la ville de Sens dès 14h30 « à la surprise des Sénonais et plus encore à celle des occupants » comme le raconte l’historien Gérard Daguin dans son ouvrage Sens pour les curieux. La joie est à son comble. La haine également. Après la Libération, cette guerre sera prolongée par de nombreux actes barbares à l’encontre des individus, dont de nombreuses femmes accusées d’avoir des relations intimes consentantes avec les Nazis.

Alors que s’esquisse la fin du conflit, tout ce que les Français ont subi pendant la guerre, le traumatisme de l’occupation, fait naitre une véritable soif de vengeance. L’heure est à la chasse aux collabos, à l’Epuration qui, entre les actes personnels motivés par la loi du Talion et les peines de mort prononcées par des cours martiales et des tribunaux, entrainera la mort de quelques 10.000 personnes.

Dans l’Yonne, durant l’été 1944 on compte 88 tués en juillet et 114 tués en août. Le nombre d’attentats à l’explosif « contre des personnes accusées d’avoir été des collaborateurs, mais aussi contre des commerçants ou des entrepreneurs accusés d’avoir profité du marché noir ou des circonstances pour s’enrichir » se multiplie dès l’automne 1944, dont 13 tués à Migennes et 3 à Joigny.

Selon une publication de Claude Delasselle, professeur d’histoire, parue dans le Bulletin de l’Association pour la Recherche sur l’Occupation et la Résistance dans l’Yonne de 2015, le département recense 377 personnes assassinées dans le cadre d’une épuration extra-judiciaire entre août 1943 et juin 1945, dont 245 hommes et 132 femmes.

Les tondues de la Libération

Parmi les nombreux actes de barbarie commis pendant cette sombre époque, on peut citer également la tonte publique des cheveux de nombreuses femmes accusées, à tort ou à raison, de collaboration. Il est difficile de chiffrer le nombre de victimes de la « cérémonie de la tonte ». Mais les historiens l’estiment entre 20.000 et 40.000 entre 1944 et 1945.

Le département de l’Yonne compte aussi son lot de tontes publiques de femmes, à Auxerre, Sens, Avallon, Joigny, Migennes, Chablis, Saint-Florentin, Villeneuve-sur-Yonne, etc.

Femme tondue à Avallon, été 1944.(Archives privées Pierre Buret) Extrait du Bulletin de l’Association pour la Recherche sur l’Occupation et la Résistance dans l’Yonne de mai 2015

Les femmes dénoncées sont principalement victimes de rumeurs comme l’affirme l’historien Fabrice Virgili dans son article Les « tondues » à la Libération : le corps des femmes, enjeu d’une réappropriation publié dans la revue Clio en 1995. Une bonne partie des dénonciations reposait exclusivement sur la réputation des femmes à cette époque et sur une interprétation très aléatoire des actes observés par les accusateurs.

« Un cultivateur de l’Yonne se souvient de "l’avoir vue (l’institutrice du village) donner un soir des cours de français à un officier allemand sur les genoux duquel sa sœur était assise. Ceci se passait chez le marchand de chaussures". ».

Cependant, ces scènes rapportées par les habitants étaient-elles le reflet d’une réelle collaboration avec les Nazis, d’une stratégie de survie ou le résultat d’une pression morale par l’occupant ? Difficile d’affirmer que la soumission des femmes aux soldats allemands découlait d’un jeu de séduction ordinaire comme l’affirmaient les chasseurs de collaborateurs, et donc, du libre consentement.

De nombreuses femmes violées par les soldats allemands : un sujet encore tabou

Si maltraiter une femme et raser son crâne en public était, en soi, un acte extrêmement sexiste, sadique, dégradant et humiliant, il l’était d’autant plus lorsqu’il était infondé. Ainsi, terrorisées et maltraitées par l’ennemi, puis malmenées par leurs compatriotes, de nombreuses femmes, doublement punies, sont ressorties meurtries de cette guerre.

« Là où les hommes en 1870-1871, ou en 1914, dénonçaient les viols de masse commis par les soldats allemands au nombre des atrocités « boches », les Français en 1944 étaient obsédés par la « collaboration horizontale » et par la nécessité de punir les « femmes à boches » explique l’historien Luc Capdevila.

Un grand nombre de témoignages de femmes de 1945 rend compte de contraintes psychologiquement et/ou par peur de représailles, elles acceptaient d’avoir des rapports intimes avec eux. Des relations qui ont, par ailleurs, donné naissance à des dizaines de milliers d’enfants. Mais peu de ces aveux ont été officiellement recensés.

« Les éléments statistiques sont rares », explique aussi Fabrice Virgili. La majorité des données sont erronées ou incomplètes. La carte de France du Service de recherche sur les crimes de guerre ennemis (SRCGE) ne fait mention d’aucun viols « déclaré » dans de nombreux départements dont l’Yonne.

Le fait est que ce crime n’était clairement pas une priorité pour les autorités. L’historien précise que « le mot « viol » réapparaît dans la loi n° 10 du Conseil de contrôle allié du 20 décembre 1945 parmi la liste des crimes contre l’humanité. Pourtant, aucun des accusés des procès de Nuremberg ne fut condamné pour ce motif, et pas plus, semble-t-il, devant les tribunaux militaires français où furent déférés les criminels de guerre allemands pour des actes commis en France ou contre des Français. »

Rappelons d’abord que le viol, inscrit au Code pénal en 1791 et défini réellement en 1857 par la Cour de cassation, ne sera vraiment puni qu’à partir des années 70 notamment grâce au Mouvement de Libération des Femmes (MLF).

Même à l’heure actuelle, il subsiste, en France, des lacunes sur la définition du viol et la difficulté de démontrer l’absence de consentement libre, surtout en cas de pression morale exercée sur la victime. Ce crime est souvent requalifié en agression sexuelle, donc en simple délit, et les femmes ne se sentent pas légitimes pour porter plainte la plupart du temps. Seulement 12% des victimes osent sauter le pas.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Dernières news

Le cinéma allemand fait son grand retour à Sens

L’Association Franco-Allemande de Sens (AFA) a... [Lire la suite]